De grâce !
Au tournant des années 80, de jeunes réalisateurs m’ont sollicité pour être photographe de plateau sur leurs courts-métrages et leurs premiers longs-métrages, comme Stéphane Kurc sur L’œil du maître ou Gérard Guérin pour Douce enquête sur la violence.
Bruno Decharme avait l’ambition de tourner un film documentaire polémique sur Lourdes et ses travers, le commerce honteux des marchands du Temple, l’eau d’une source soi-disant miraculeuse, le fanatisme religieux qui entoure les cérémonies rituelles du 15 août dans le sanctuaire et autour de la grotte sacrée où, au XIXe siècle, Bernadette Soubirous aurait vu apparaître l’Immaculée Conception, en d’autres termes, la Vierge Marie. Tout un programme pour un film de 90 minutes.
Malheureusement, malgré un mois de tournage et l’accès à tous les endroits susceptibles d’alimenter la thèse du réalisateur, par ailleurs très talentueux, la force émotionnelle, dégagée par les millions de pèlerins, croyant au miracle de la guérison de leurs maladies ou de leurs handicaps, a transformé le film polémique en un plaidoyer vibrant pour Lourdes.
La photo serait-elle plus pertinente que le film ? Les images instantanées en disent parfois davantage qu’une séquence animée. Le mouvement, la couleur, le son d’un document audiovisuel peuvent détourner l’attention du spectateur tandis qu’un cliché contraint le lecteur de s’attarder sur les détails, un geste, un regard, un chapelet noué autour d’une main.
Lourdes fut le temps le plus long consacré à un reportage. Un mois. J’ai pu m’attarder dans les hôpitaux, les cantines, les ateliers de fabrication des bondieuseries, les piscines interdites aux caméras, les processions aux flambeaux, et sur les déambulations de certains handicapés, touchant par leur vulnérabilité, leur souffrance muette, leur colère aussi d’une vie gâchée.
Au cours d’une messe sous un immense chapiteau, le spectacle pitoyable de deux gamines autistes, peut-être des jumelles, déguisées en communiantes, se sont vues forcées par leur mère à avaler une hostie. Leurs contorsions terribles qui refusaient le corps du Christ m’avaient arraché des larmes au moment d’appuyer sur le déclencheur de mon Nikon.
On ne sort pas indemne d’un tel reportage. Ce fut sans doute le dernier avant de passer à la réalisation de films.
LOURDES
At the turn of the 1980s, young filmmakers approached me to work as a set photographer on their short films and their first feature films, such as Stéphane Kurc on L’œil du maître or Gérard Guérin on Douce enquête sur la violence.
Bruno Decharme had ambitions to make a controversial documentary film about Lourdes and its shortcomings: the shameful profiteering of the merchants of the Temple, the water from a supposedly miraculous spring, the religious fanaticism surrounding the ritual ceremonies on 15 August at the sanctuary and around the sacred grotto where, in the 19th century, Bernadette Soubirous is said to have seen the Immaculate Conception—in other words, the Virgin Mary—appear. Quite a programme for a 90-minute film.
Unfortunately, despite a month of filming and access to all the locations likely to support the highly talented director’s thesis, the emotional power emanating from the millions of pilgrims, who believe in the miracle of healing from their illnesses or disabilities, has transformed this controversial film into a stirring plea for Lourdes.
Is a photograph more effective than a film? Still images sometimes convey more than a moving sequence. The movement, colour and sound of an audiovisual piece can divert the viewer’s attention, whereas a photograph forces the viewer to linger over the details.
Lourdes was the longest period I’ve ever spent working on a report: a month. I was able to spend time in the hospitals, the canteens, the workshops producing religious trinkets, the swimming pools off-limits to cameras, the torchlight processions, and with certain disabled people, whose vulnerability, silent suffering and anger at a life wasted were deeply moving.
During a mass held under a huge marquee, I witnessed the pitiful sight of two autistic girls – perhaps twins – dressed as first communicants, who were forced by their mother to swallow a host. Their agonised writhing as they refused the Body of Christ brought tears to my eyes just as I pressed the shutter button on my Nikon.
You don’t come out of a report like that unscathed. It was undoubtedly my last before moving into filmmaking.


















































































































